Xavier Forneret


Écrivain, rentier et violoniste, Xavier Forneret jouait parfois de son instrument toute la nuit, afin de bercer (ou de troubler) le sommeil de la France profonde. Ce“franc-tireur” du romantisme collectionnait les bizarreries et pratiquait l'humour noir. Il aurait volontiers placé des boîtes aux lettres à l'entrée des cimetières, pour le courrier de l'au-delà... Naturellement, cet excentrique ne s'habillait pas comme tout le monde, et cela renforçait les soupçons de ses contemporains. Avec Aloyius Bertrand, Alphonse Rabbe et Pétrus Borel, Forneret figure parmi ces “petits romantiques” qui vont à la soupe populaire de la célébrité posthume. Heureusement, les surréalistes l'ont tiré quelque temps de la misère. André Breton l'a mis dans son Anthologie de l'humour noir et l'a nommé surréaliste d'honneur. C'est, sans doute, un statut comparable à celui que reçoivent les présidents “honoraires” des clubs de football ou des sociétés de bienfaisance...L'auteur de Nadja avait l'habitude de “naturaliser” ou d'annexer ainsi les gens. Ainsi Forneret s'est-il retrouvé entre Swift et Kafka, et dans le voisinnage de De Quincezy. Rien de moins.
De la même génération que Nerval et Musset, Xavier naquit à Beaune, le 16 août 1809, quelques semaines après la victoire de Wagram. Sa mère s'appelait Eléonore Philiberte Emilie, ce qui vous prédestines sûrement à l'extravagance. En 1832, le jeune homme monta non pas à Paris mais à Dijon. C'était déjà quelque chose. Ayant hérité de son père, il était assez fortuné pour éditer ses œuvres lui-même. Il composa d'abord des mélodrames et donna dans le mauvais genre romantique : coups de poignard et grands sentiments. L'homme noir fut représenté une seule fois, en 1837, à Dijon. Il écrivit également de la poésie, des aphorismes du genre “Cimetière veut dire : allons nous reposer”, et les Contes et Récits que les édition José Corti rééditent maintenant. C'est là qu'il est le meilleur sans doute.
Il avait une âme procédurière; c'est-à-dire l'humeur contrariante, chagrine, querelleuse. Il avait toujours des comptes à règler avec l'espèce humaine et des griefs à lui présenter.
Apparemment, il se déplaça très peu durant son existence. IL séjourna quelques années à Paris. IL fit aussi ce Voyage d'agrément de Beaune à Autun, dont il publia le récit en 1851. Forneret fut tout près de faire une littérature de chef-lieu de canton et de comices agricoles, mais il aimait trop déconcerter et déplaire, ce qui est souvent la même chose. Les personnes qui désiraient le lire étaient priées de s'inscrire sur liste, chez l'imprimeur. Leur “candidature” devait, en effet, recevoir l'approbation de l'auteur.
Et les femmes dans cette existence ? L'impossible Monsieur Xavier déplorait que les femmes fussent "contraintes de manger, même des fraises dans du lait”. Il n'aimait sans doute que les purs esprits... Et Jeanne, cette cousette dijonnaise rencontrée en 1845, n'est pas un ange. Tout se termina très mal. Il eut ensuite deux fils avec Emilie, une demoiselle de Beaune. Il composa un poème pour le premier : A mon fils naturel.
Forneret mourut en Bourgogne le 7 juillet 1884, à l'époque où la France offrait à l'Amérique la statue de la liberté. C'est cela une vie, entre la bataille de Wagram et les débuts de la modernité américaine. “Nous sommes tous des malades incurables parce que nous sommes tous du monde,” avait écrit Monsieur Xavier.

Extrait de L'impossible Monsieur Xavier par François Bott, Le Monde, rubrique “Histoires Littéraires”, 11 février 1994


Xavier FORNERET, ou l'Homme noir, ou l'Inconnu du Romantisme. " Pour les Annales littéraires de la partie présente du dix-neuvième siècle, dit-il en 1840, il y aura un livre rempli d'une infinité de noms (excepté le mien) dont vous connaissez les principaux. N'oublions pas la couverture, on y verra et moitié de l'Académie et Scribe. Vous savez que la couverture d'un livre qu'on relie ne se conserve pas. " On ignorait, en effet, tout de cette personnalité passionnante à plus d'un titre sans l'article que, dans le Figaro, lui a consacré naguère Charles Monselet et dont les extraits ont été recueillis dans le catalogue de vente de ce dernier (Catalogue détaillé, raisonné et anecdotique d'un Homme de lettres bien connu).Cet article est, d'ailleurs, de nature à exciter notre curiosité plutôt qu'à l'assouvir. Nous n'hésitons pas à soutenir qu'il y a un cas Forneret dont l'énigme persistante justifierait aujourd'hui des recherches patientes et systématiques : d'où vient que l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages aussi singuliers soit passé presque complètement inaperçu ; comment s'explique l'extrême inégalité de sa production, où la trouvaille la plus authentique voisine avec la pire redite, où le sublime le dispute au niais, l'originalité constante de l'expression ne laissant pas de découvrir fréquemment l'indigence de la pensée ; qui fut cet homme dont tout le comportement extérieur semble avoir eu pour objet d'attirer l'attention de la foule, que sa manière d'écrire ne pouvait manquer de lui aliéner, cet homme assez orgueilleux pour faire passer dans les journaux cette annonce d'un de ses livres : " Le nouvel ouvrage de M. Xavier Forneret n'est livré qu'aux personnes qui envoient leur nom à l'imprimeur, M. Duverger, rue de Verneuil, et après examen de leur demande par l'auteur " et assez humble pour, à la fin de plusieurs de ses ouvrages s'excuser de son incapacité et solliciter l'indulgence du public ? A divers égards cette attitude n'est pas sans présenter des analogies frappantes avec celle qu'adoptera plus tard Raymond Roussel. Le style de Forneret est, par ailleurs, de ceux qui font pressentir Lautréamont comme son répertoire d'images audacieuses et toutes neuves annonce déjà Saint-Pol.Roux. Un poème comme " Jeux de Mère et d'Enfant ", dans Vapeurs ni vers ni prose, anticipe avec une naïveté déconcertante sur l'illustration clinique des théories psychanalytiques d'aujourd'hui.
" Dijon, écrivait Monselet, se souvient encore de la première représentation de l'Homme Noir, drame en cinq actes et en prose. C'était en 1834 ou 1835. L'auteur était un Bourguignon, jeune homme riche, mais dont les habitudes en dehors de la vie bourgeoise et provinciale avaient le privilège d'exciter la défiance de ses compatriotes. D'abord, il ne s'habillait pas comme eux, premier grief. - Il aimait le velours, les manteaux, il portait un chapeau d'une forme particulière et une canne blanche et noire. On racontait de lui des choses étranges : qu'il habitait une tour gothique où il jouait du violon toute la nuit. Pour ces causes et pour d'autres, les Dijonnais se tenaient sur leur garde vis-à-vis de M. Xavier Forneret ; aussi leur curiosité fut-elle vivement mise en éveil par l'annonce de " l'Homme Noir. " M. Xavier Forneret avait fait la dépense ; la veille de la représentation des hallebardiers, des hérauts en costume du Moyen-Age se promenèrent par les rues, agitant des bannières où s'étalait le titre de la pièce. On pouvait donc compter sinon sur un succès du moins sur une recette.
" La salle de spectacle fut comble, en effet, mais l'Homme Noir ne réussit point ; nous croyons même qu'on n'alla pas jusqu'au dénouement ; il y eut brouhaha, cabale. M. Xavier Forneret fit imprimer son drame sous une couverture symbolique : des lettres blanches sur fond noir. Il fit mieux, il adopta le surnom de l'Homme Noir, et il signa ainsi plusieurs volumes. En même temps, il se réfugiait plus que jamais dans une existence exceptionnelle. Cette personnalité tranchée, quoique sans angles blessants, a agacé pendant près de vingt ans les habitants de Dijon et ceux de Beaune. Les gazettes locales ne purent résister à l'envie de s'égayer sur son compte, il devint l'original de la contrée, on essaya d'interpréter son isolement ; il y eut maintes fois procès et scandales. M. Xavier Forneret tint bon continuellement.
Mention faite des excentricités diverses par lesquelles se signale la présentation de ses ouvrages (impression en très gros caractères, usage immodéré du blanc : deux ou trois lignes à la page, ou le texte seulement au recto, le mot " fin " n'interrompant pas nécessairement le cours du livre, qui peut se poursuivre par une " après-fin ", insertion, parmi d'autres, d'un poème exceptionnellement tiré en rouge, intitulation très spéciale (au demeurant presque toujours des plus heureuses), Monselet note finalement : " On est certain, de la sorte, de tomber sur un écrivain humoriste " et il ajoute: " mais là est le danger plutôt que l'appât. La France n'a jamais manqué d'écrivains humoristes mais ils y sont moins appréciés que partout ailleurs... On a beaucoup parlé des hardiesses de Petrus Borel, le lycanthrope, et des divagations de Lassailly ; elles sont toutes dépassées par M. Xavier Forneret. " Monselet, plus courageux que toute la critique de ces cent dernières années, ne craint pas d'admirer chez Forneret ce qui est admirable : " Temps perdu ". - nous-mêmes souscrivons formellement à cette opinion - renferme un chef-d'œuvre ; c'est " Le Diamant de l'Herbe ", un récit qui n'a pas plus de vingt pages. L'Etrange, le mystérieux, le doux, le terrible, ne se sont jamais mariés sous une plume avec une telle intensité. " Son auteur sous-estime donc ses moyens quand il déclare: " Tout est senti chez moi, sans jamais bien en sortir. " Tout porte à croire que Monselet a vu juste et que la postérité s'associera à son jugement : " M. Xavier Forneret s'exagère sa faiblesse ; il vaut mieux, dans ses efforts et dans ses aspirations enfiévrées, que cent écrivains dans leur stupide et sereine abondance. Il y a une nature en lui. Sous la pioche du critique qui le frappe, ce terrain inexploré laisse parfois briller un filon de pur métal. "portrait de Xavier Forneret dessiné par Souzouki, pour la revue Bizarre de Jean-jacques Pauvert (1956)
Observons qu'on tenterait en vain de desservir l'auteur de Sans titre en alléguant qu'il était plus ou moins inconscient ou irresponsable des échos qu'il éveille à la lecture impartiale et attentive, lui qui a placé son livre sous l'invocation de cette phrase de Paracelse : " Souvent il n'y a rien dessus, tout est dessous, cherchez. "

André BRETON - Extrait de l'Anthologie de L'Humour Noir, J.J. Pauvert éditeur.
Paru dans la revue Minotaure, n°10, en 1937.


Le Diamant de l'herbe
Xavier Forneret
Selon, je crois, des dires, le ver luisant annonce par son apparition plus ou moins lumineuse, plus ou moins renouvelée, plus ou moins près de certain endroit, plus ou moins multipliée, car, toujours selon les dires, il se meut sous l'influence de ce qui doit advenir, le ver luisant présage ou une tempête sur mer, ou une révolution sur terre : alors il est sombre, se rallume et s'éteint ; puis un miracle : alors on le voit à peine ; puis un meurtre : il est rougeâtre ; puis de la neige : ses pattes deviennent noires ; du froid : il est d'un vif éclat sans cesse ; de la pluie : il change de place ; des fêtes publiques : il frémit dans l'herbe et s'épanche en innombrables petits jets de lumière ; de la grêle : il se remue par saccades ; du vent : il semble s'enfoncer en terre ; un beau ciel pour le lendemain : il est bleu ; une belle nuit : il étoile l'herbe à peu près comme pour les fêtes publiques, seulement il ne frémit pas. Pour une enfant qui naît, le ver est blanc ; enfin, à l'heure où s'accomplit une étrange destinée, le ver luisant est jaune.
Je ne sais jusqu'à quel point ces dires doivent être crus ; mais voici : je raconte.
Par un soir où tout le souffle des anges volait sur la figure des hommes ; par un de ces soirs où l'on voudrait avoir mille poumons pour leur donner à tous cet air qui semble venir des jardins du ciel ; sous d'énormes et vieux arbres plantés dans des brins d'herbe, un pavillon étalait à la lune ses ailes oblongues et délabrées.
Il y avait là de l'eau qui pleurait en passant sur un lit d'épines. Il y avait là bien des pierres verdâtres où les doigts du temps avaient fait de gros trous ; bien de la mousse autour des pierres ; bien des feuilles sèches de trois ou quatre années peut-être ; bien du mystère, bien du silence, bien de l'éloignement de tout ce qui a vie humaine. Là, un homme aurait pu se croire le premier ou le dernier homme, à la création ou au jugement de Dieu. Oh ! comme la lune paraissait offrir à chaque feuille des vieux arbres, à chaque pierre du pavillon, à l'eau qui s'en allait, aux ronces qui l'arrêtaient, sa mélancolie grave et ses larmes blanches ! Mais bientôt elle se lassa de regarder la terre, se couvrit pour un instant d'un voile presque noir, et alors il n'y eut plus pour éclairer les choses du lieu abandonné qu'un léger feu sur l'herbe. C'était un petit ver luisant qui jaillissait de tous côtés en étoiles ; il prédisait beau jour, après la nuit qui passait.
Du chèvrefeuille venait, par le toit du pavillon, se glisser à travers ses fenêtres, se tordant et se laissant choir de vieillesse ; et quand la lune reparut, le pavillon ressemblait à une tête blanche, ayant à son sommet de longues tresses de cheveux verts qui allaient caresser des yeux remplis de larmes de pierre.
Sur le pavé saupoudré de poussière et de vieux plâtre se décollant du plafond et des murs de la demeure en ruine, on apercevait des pas d'homme fraîchement empreints, on voyait des marques fines et légères qui annonçaient qu'un pied de femme avait aussi effleuré cet endroit de solitude profonde.
Une lampe de cuivre, retenue par un cordon de soie rose, vacillait imperceptiblement au milieu de la masure. Ses mèches étaient en état de donner de la lumière, et l'on reconnaissait facilement qu'elles avaient brûlé la précédente nuit.
A cette lampe il y avait un abat-jour comme à une lanterne sourde ; et à cet abat-jour, un ruban, de couleur brune, attaché au seul bras qui restât à un fauteuil ; l'autre s'était sans doute perdu à une bataille d'années.
Sur le fauteuil, très large, et habillé d'une étoffe autrefois velours amarante, deux places étaient marquées ; l'interstice laissait observer que les deux personnes qui s'y asseyaient se tenaient fort rapprochées l'une de l'autre. Bien des endroits du fauteuil étaient couverts de poussière, tandis qu'ailleurs tout reluisait, frotté, ciré, presque usé par les corps qui semblaient en prendre souvent possession.
Le fauteuil faisait face à la lampe qui pendait à peu de distance de la terre et de lui.
Outre de l'écoulement de l'eau en dehors, on entendait au-dedans du pavillon quelque chose qui frémissait dans tous ses coins ; et quand le regard de la lune en éclairait quelques-uns, l'oeil distinguait des objets semblables à de larges traces d'encre bien noire, auxquelles le hasard fait des pattes, sur la blancheur d'un papier ; des objets marchant, s'arrêtant, puis remuant de nouveau, et marquant sous eux des traînées à reflets comme ceux que lancent des ailes de cigale en joie, ou des bulles de savon au soleil, ou des écailles de poisson vues à certain point du jour, un clan d'araignées en famille, avec son trousseau de toile, désespoir des mouches et secours des doigts coupés. L'araignée se pavanait, là, d'indépendance, n'ayant point à redouter ni les cris d'enfant et de femme qui décèlent sa présence, ni alors l'époussette du valet qui l'étourdit, ni les semelles de souliers ou de pantoufles qui l'écrasent, ni encore la langue d'une bougie qui la brûle. L'araignée vivait là, en toute sécurité dans son domaine poudreux. Le ver luisant ne devait pas revêtir pour elle sa nuance d'étrange destin, sa nuance jaune. L'araignée se filait un bonheur de soie, doux, uniforme, de tous les jours, de toutes les heures, de chaque minute, de chaque seconde, de chaque tierce.
Des fleurs étaient effeuillées sur le fauteuil et dans tout le pavillon. Un petit banc, recouvert d'un coussin touchait les pieds de devant du siège de repos, et ne servait que pour la place à droite ; du moins, on pouvait le supposer. Le bras restant du fauteuil était aussi à droite.
Sous l'appui du petit banc, disposé en forme de tiroir, existait un coffret en ussasi, qu'on dérangeait et remettait souvent dans sa case ; ses angles s'émoussaient, s'esquillaient, s'arrondissaient à force d'être touchés, retouchés, encore, encore.
Neuf heures sonnaient au moment où la lune donnait son regard où l'araignée filait, où le ver luisant luisait.
L'eau coulait comme le temps passe, toujours.
Bientôt apparut, dans la ligne de terre et de sable d'un sentier, une femme jeune. Sa robe était blanche et volait sous la bouche du vent. Ses cheveux s'agitaient comme des flots dorés, sur sa poitrine pâle comme sa robe et haletante comme ses cheveux. Sa bouche, oh ! sa bouche, vous eussiez dit qu'elle se posait sur des lèvres, tant elle était frémissante, tant y était appliquée cette agitation voluptueuse qui n'existe que quand lèvres sont sur lèvres, que lorsque cœur est sur cœur. Dans tous ses traits, il y avait toute l'espérance ; dans le plus caché de ses regards, il y avait la mort que donne souvent un bonheur ; vous savez, cette mort qui vous arrive par un frisson qui vous gagne, par un serrement qui lie vos veines, par cette extase qui arrête votre vie et vous laisse la chaleur de votre sang ; vous savez ?
C'est que, voyez-vous, cette femme allait à un rendez-vous d'amour. Elle croyait bien à Dieu, allez ; à Dieu, aux saints, aux anges, à tout ; oh ! oui, elle croyait. Si vous aviez pu voir son cœur sauter dans sa poitrine au milieu de ses saintes croyances, vous vous seriez dit : «Qu'a donc cette femme ? Oh ! mais, qu'à donc cette femme ?» Et si fort et si armé que vous eussiez été, si elle avait pu lire vos pensées à travers votre visage, elle vous aurait répondu : «Arrière ! arrière ! que je passe ! Je vais à mon rendez-vous d'amour, et dussé-je en passant vous laisser une partie de mon corps sur votre épée, plusieurs de mes os cassés, brisés, moulus, à cette partie de mon corps, pourvu qu'il m'en reste assez pour pouvoir porter mon cœur sur celui de mon amant ; pourvu que j'aie encore à donner un souffle à son baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme ; eh bien ! que mon sang coule après sous la pointe de votre arme ; que ma chair se sépare et s'épanche sous son tranchant, peu m'importe, voyez-vous, peu m'importe ! Mais par grâce, mon Dieu ! mon Dieu ! que j'aille à mon rendez-vous d'amour, que j'aille au paradis du ciel !»
Et elle allait, elle allait, la jeune femme, caressant la terre de ses pieds, comme si elle l'eût baisée, parfumant, de son passage, les fleurs et l'air, laissant partout un peu de ses yeux, un peu de son souffle, un peu de son âme.
Elle disait : «Je vais donc le regarder, lui parler, l'entendre, le toucher ! Oh ! oui, j'aurai tout cela. Ma voix se mêlera à la sienne ; mais la sienne est plus douce mille fois. Oh ! si vous l'entendiez, vraiment il me fait mourir avec les mots de son cœur, vraiment. Vous ne pouvez penser comment il dit : «Je t'aime !»
Non, car il ne le dit jamais et je l'entends sans cesse. Le soleil échauffe les veines de la terre, lui calcine les miennes. Mon Dieu ! comment veux-je donc raconter ce que j'éprouve ? Je suis bien embarrassée. Il y a quelque chose, quand il est là, de tout transparent, de tout illuminé, de tout suave, qui réjouit, qui étonne, qui accable. J'entends des sons qui mordent d'abord l'oreille, puis la caressent ensuite, puis l'enveloppent de mélodie. J'entends des baisers, cet argent des lèvres, qui sonnent tout autour de moi ; puis des cris qui commencent, suivent, s'enflent, ondulent et s'en vont en s'éteignant. Est-ce là ce que j'éprouve, ce que j'entends, ce que je vois ? Non, ce ne peut être encore cela. Parfois des images, à minces feuillés d'or, semblent passer sur ma tête ; des tourbillons d'esprits, avec des ailes qui ne font ombre nulle part, viennent effleurer mon visage ; des rubans, à nuances d'un nombre infini, se déroulent, s'épanchent, se froissent, brillent et tombent je ne sais où ; un Génie que Dieu seul connaît et envoie m'entoure d'une impulsion qui tantôt me heurte, me retient, me rend froide, me ranime, me fond. C'est comme si je recevais trois ou quatre fois la vie, trois ou quatre fois la mort».
La jeune femme regardait les pierres, les buissons, les herbes, et leur murmurait ce qui s'agitait en elle.
Bientôt le sentier se perdit au lieu du pavillon, et amena la jeune femme. Elle écouta son eau, ressentit quelque chose de bien doux, bien doux, et sourit à son petit ver qui venait de cacher la lune.
Elle entra.
Le petit ver devenait jaune.
Aussitôt elle tomba à genoux, se signa et parut béante devant une des places du fauteuil. Ses doigts se mêlaient doucement à des touffes de violette et de jasmin, et séparaient de leurs tiges leurs fleurs blanches et bleues ; puis elle les jetait sur le fauteuil comme un petit abbé encense pour la Fête-Dieu. Une barrière pesait sur son souffle, et un voile de larmes était à ses yeux.
Cette adoration dura à peu près le temps qu'il faut pour dire cinq fois Pater noster, quatre fois Ave Maria...
Après quoi la jeune femme se leva, s'assit, n'alluma pas la lampe, car déjà elle ne s'occupait plus de rien ; déjà elle ne ressemblait plus qu'à une machine encore un peu mobile. Elle était inquiète, haletante, entourée de frissons, car elle attendait et personne ne venait. A peine elle sorti de sa petite cachette le coffret d'ussasi, pour le baiser sur toutes ses faces, sur toutes ses parties, sur tous ses recoins.
Nous n'entreprendrons pas de dire ce qu'elle ressentit pendant une heure, en ne voyant rien entrer dans le pavillon ; ce serait aussi difficile à raconter que le monde à refaire. Nous croyons seulement qu'une lourde fumée l'étouffait, que des dents la rongeaient, que des cordes de feu serraient son cœur, qu'elle se débattait, languissait, se mourait sous quelque chose d'affreux.
Tout à coup la peur la prit quand elle aperçut, un peu au-dessus de la lampe obscure, des yeux qui regardaient.
Quelque temps, elle resta fixée au fauteuil par ces deux clous mouvants ; mais un effort subit la tira par sa robe, et la fit fuir en semant de ses lèvres : «Oh ! s'il était mort ! Oh ! s'il allait être mort !» Et elle courut, elle courut, et tomba sur son amant qui venait d'être assassiné.
Il y avait sur la lampe du pavillon une chouette qui se balançait gravement et qui, au moment de la sortie de la jeune femme, se mirait dans le petit ver.
Le lendemain, à la même heure, ce ver, qui avait jauni pour l'homme, jaunissait pour la femme ; elle s'empoisonnait où elle était tombée.


Un rêve

C’EST

Un rêve. — Ne m’interrogez pas ; je vous le montre comme je l’ai eu ; regardez-le : — Il m’a semblé que c’était le soir. La fenêtre d’une chambre où je me trouvais était ouverte. Le soleil y regardait avec des yeux mourants, et paraissait dire aux six bâtons presque blancs qui, debout, brillaient par le haut dans la chambre : « Lumières, vous pâlirez ! » Et en effet le soleil et les lumières étaient comme le diamant avec le strass.
Le soleil se promenait sur un carré long de bois, sur lequel il y avait un drap jauni par le temps, sali par les hommes. C’était aussi l’or sur le cuivre.
Les six bâtons presque blancs, c’étaient six cierges.
Le carré long de bois était une boîte à cadavre. Autour de la boîte, des gouttes rendaient de temps en temps le pavé noir. Ce n’était pas du sang, c’était de l’eau bénite.
Dieu en argent sur sa croix penchait sa tête vers le coffre cloué.
Des fleurs sur le coffre se desséchaient par la mort qui était sous elles ; et malgré leur douce haleine soufflée en expirant, je sentais une odeur de chair faite, l’œillet d’Inde dans un bouquet de roses.
Une vieille femme priait à genoux.
Sa main signait son corps deux fois pour une, et sa bouche, qui déchirait latin et français, me fit entendre cela : « C’est une jeune fille qui est là-dedans ; mais que vous importe à vous ? Je veux vous dire autre chose. Écoutez : j’arrache les bagues des doigts décharnés, et quand je ne peux pas bien faire, je coupe les doigts pour avoir les bagues. Je vends les cheveux des têtes pâles. Je me fais des mouchoirs avec la dernière chemise. Je me coiffe avec des bonnets qui souvent ont des taches qu’on ne peut pas ôter. Je vis de la mort humaine. Dieu doit me prendre en pitié, mais je crois bien qu’il ne m’exauce pas. »
Les lèvres de la vieille vivante parlaient seules dans la chambre de la jeune fille morte.
Soudain je vois le cercueil rouler avec un bruit qui hurle,
Et les cierges qui allument le drap jaune,
Et la vieille femme qui tombe aussi, et dont les vieux os sonnent.
Le soleil disparaît.
La chambre était noir et rouge.
Je m’éveille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il est deux heures moins un quart du matin. La chouette chante les cadavres sur l’appui de ma fenêtre. Son cri me met du froid partout. De l’eau coule sur moi. Je m’affaiblis. Je me rendors.
Et je vois
Du vert-de-gris au fond d’un vase.
Et je vois
Des lumières qui s’éteignent et se rallument comme des yeux qui se ferment et se rouvrent.
Et je vois
Sous une rangée d’arbres verts, une rangée de corps sans tête qui pourtant ont l’air de tirer une langue dans une bouche sans dents.
J’arrive à une voûte où des étoiles se jouent et s’entrechoquent comme du verre qui se casse.
Et j’entends
Du fer frapper sur le bois à coups non mesurés comme le remuement du tonnerre.
Et je vois
De grandes choses pendues s’agitant et qui ressemblaient à des peaux humaines.
Et je sens
Une odeur qui m’étouffe...
Pourtant je reprends souffle et je recommence à voir.
Une femme s’approche de moi ; son cœur est sur sa main.
Une épée sort et rentre dans la terre tout autour d’elle. On dirait qu’il y a à cette épée des rubans et un œil qui regarde.
Tout à coup l’épée fait rouler vers moi la femme. J’ai peur. Je la repousse. Elle se retourne, et j’entends du fer frapper sur du bois à coups non mesurés comme un remuement de tonnerre.
Et j’entends des morceaux de paroles que la femme me jette.
Et je vois dans l’air
Quatre hommes à manteaux, avec chapeaux grands, avec bâtons gros.
La femme s’élance vers eux et s’écrie : « La Bolivarde ! la Bolivarde ! la Bolivarde ! » Je ne sais pourquoi. (Je crois qu’elle voulait dire la mort.)
Puis elle disparaît sous les manteaux des quatre hommes.
Alors je vois Une bien jeune fille, à chevelure qui se balance et à larmes qui tombent, courir après la femme et lui crier en me désignant : « Mais, ma mère, qu’est-ce qu’il vous veut donc encore ? — Plus rien, répond la femme; dis-lui que je l’abandonne. »
À ces deux mots, qui résonnèrent comme une grosse cloche d’église, je me réveille, et je vois, à la lueur de ma veilleuse :
Une longue ombre sans cheveux, à visage violet, avec deux yeux blancs qui s’allongent. Elle se glisse, elle se glisse, et ses pas sont comme du fer qui frapperait sur du bois.
Et quelque chose ainsi qu’un bras roide me jette hors de mon lit.
Je cours à ma fenêtre. Je l’ouvre. Le jour donne ; donne quoi ? sa lumière. La chouette chante encore, mais plus loin de moi.
Je cherche la place que l’oiseau vient de quitter.
À cette place, qui est chaude, il y a une de ses plumes.
La chouette chante toujours, mais plus loin, plus loin.
Et cette plume a l’odeur qui m’étouffait dans mon rêve.


*
Si cela signifiait bien quelque chose, ce ne serait point un rêve.


(Source)

Liens:

Xavier Forneret (Wikipedia)
Contes et récits (Corti)

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